Les quatre saisons de Vivaldi, tout le monde connaît. Mais qui connaît cette adaptation surprenancte de MICHEL CORETTE dans son "LAUDATE DOMINUM" ?
J’étais tombé amoureux d’elle, dans les premiers mois de mes dix-huit ans timides, un dimanche de décembre qu’elle assistait à la messe, entourée de ses parents.
Formé par les bons pères à la conquête d’un idéal élevé, je vis en elle le Graal, ma quête d’absolu, une recherche semée d’embûches qu’il me faudrait combattre, par l’amour, la persévérance et le courage. Par la ruse aussi…
Pragmatique et organisé, je me fixai comme limite le 14 février 19..., pour la conquête de la belle.
C’était un défi osé car les occasions de rencontres étaient peu nombreuses, limitées à la messe dominicale, manifestation d’à peine une heure, aux rites codés, dont l’unité de lieu, de temps et d’espace ne constituait pas le théâtre idéal pour une approche amoureuse. Et pourtant….
L’église paroissiale jouxtait le pensionnat que je fréquentais, tenu par des pères franciscains qui assuraient également les offices religieux de la paroisse. Noël approchait.
Soucieux de relever le décorum de la messe de minuit prochaine, le bon père curé, organiste talentueux et titulaire de la classe que je fréquentais dans le collège tout proche, avait rassemblé à la hâte quelques hommes dévoués de la paroisse, pour constituer dans l’improvisation une chorale d’hommes. Il me pria d’en assurer la direction musicale.
Un éclair me traversa l’esprit, un trait de génie, une grâce, appelez cela comme vous voulez.
Je vis là le moyen d’arriver à mes fins amoureuses et de multiplier les rencontres nécessaires à la séduction de celle dont j’avais envisagé la conquête : « Et si on constituait plutôt une chorale mixte ? » répondis-je au père curé qui, intrigué, attendait la suite de mon argumentation. « La messe de minuit pourrait être chantée à quatre voix, on choisirait des chorals de Bach, le Messie de Haendel, des nöels traditionnels… ».
Cette première salve d’arguments fut accueillie par une réaction intriguée suivie d’une réflexion silencieuse dont je forçai le religieux à sortir, pour qu’il entende cette deuxième bordée : « Imaginez en polyphonie ‘les anges dans nos campagnes’, ‘ il est né le divin enfant ‘, ‘minuit chrétien’… ».
Le père curé ne répondait rien encore et prolongeait sa cogitation, la tête entre les mains, ses yeux plongés dans les miens, comme si, en fin connaisseur le l’âme humaine, il cherchait dans mon regard la raison cachée de mon enthousiasme. Son hésitation n’était pas étrangère à sa probable découverte de mes pensées secrètes, et, pour la faire vaciller, je lui fis remarquer que la future chorale mixte pourrait relever d’autres grands moments de la vie chrétienne, Pâques, la Pentecôte, …et même l’ordinaire de tous les dimanches : « on scinderait la chorale en deux, la chorale des filles assisterait à la messe de 8.30 heures et la chorale des garçons animerait la grand messe de 10.00 heures. ».
La messe était dite, si je puis dire. Le père curé acquiesça. La conquête pouvait commencer : prélude, fugue et variations….
Aux répétitions, comme aux exécutions, elle se tenait à quelques pas de moi, au premier rang, attentive à la note dictée par le diapason et au geste qui déclenche l’attaque de l’oeuvre.
Ce jour là, je captai son regard et de mes mains, à distance, je commandai ses lèvres, je modulai sa voix, je maîtrisai sa respiration. A mon invitation, elle s’abandonna en fermant les paupières jusque dans les plus hauts arpèges de la partition et revint apaisée sur un point d’orgue qu’elle prolongea dans mes yeux, dans l’attente de mon bon vouloir, celui de prolonger la note ou d’y mettre fin.
Je plongeai mon regard dans le sien et d’un geste sec j’arrêtai l’exécution du chant dont la magie de la dernière note dominée par sa voix se prolongea dans l’apaisement de l’écho et le tressaillement de mes sens.
Cherchant à renouveler cette sensation, j’assouvis ma gourmandise musicale et amoureuse en invoquant quelque légère imperfection dans le timbre pour inviter ma soprano préférée à se surpasser dans la répétition d’un exercice qui me ravissait et me soulevait jusqu’à l’extase.
Gourmande elle aussi des saveurs de la mélodie, elle renouvela, consentante, l’exercice avec un plaisir non dissimulé et, au prolongement de la dernière note, me donna en cadeau le charme de son sourire et la beauté de ses yeux. Son visage de madone renvoyait en sons et lumières la réponse aux imperceptibles messages amoureux de mes mains qui plus que de battre la mesure apportaient autant de caresses qu’il y avait de notes sur la partition.
La répétition terminée, et alors que les choristes se détendaient dans la salle de catéchisme, je l’invitai à m’accompagner au jubé sous le prétexte de rechercher de nouvelles partitions. Elle me suivit intriguée mais confiante dans le transept de l’église éclairé seulement par quelques vacillantes bougies qui au pied de saintes statues brûlaient le chagrin ou les espoirs de paroissiens en peine. Je la précédai en abordant l’escalier qui conduisait aux grandes orgues et au clocher. Une faible ampoule jaunâtre éclairait le vieil escalier en bois rongé par les vers. Elle projetait nos ombres sur les murs abîmés par le temps et dont les toiles d’araignées cachaient les lézardes. Les pigeons et tourterelles qui y avaient élu domicile s’envolèrent pour des perchoirs plus tranquilles.
Dans cette pénombre, je me rendis compte soudainement en me retournant, et en croisant le regard interrogatif de mon invitée que cet endroit pour moi si familier n’était peut-être pas le lieu idéal à une déclaration d’amour. Je m’arrêtai sur le palier qui menait au clocher et au dessus duquel pendaient les trois cordes qui commandaient les cloches à la mélodieuse voix de bronze que j’avais si souvent fait sonner quand j’étais enfant de chœur.
J’agrippai l’une d’elle, ma préférée, celle qui commandait la cloche des jours de joie, celle des baptêmes et des mariages. Je lui imprimai tout le poids de mon corps et de mon amour. « Que fais-tu » me dit-elle, amusée et perplexe. Je ne répondis rien et, pendu à la corde, je forçais la cloche à parler la première. Le battant frappa la paroi pour émettre un son grave mais joyeux qui couvrit la voix sans portée de mon premier et trop timide message d’amour, « Tu es fou » semblait-elle me dire en pointant son index sur sa tempe. J’acquiesçai avec un sourire, car j’étais fou en effet, fou d’amour. Le battant frappant avec plus de force fit vibrer l’autre paroi et mes sens aussi, avec plus de conviction que la première fois. Je risquai un nouveau « je t’aime » d’une voix plus assurée mais que la cloche qui commençait à s’emballer comme mon cœur, couvrait de son profond timbre de bronze. « Qu’est-ce que tu dis ? » semblait-elle me demander, avec un fou rire qu’elle réprima en portant la main à sa bouche. Elle leva ses yeux amusés qui commençaient à comprendre, vers mon corps qui quittait le sol et se soulevait, emporté par la corde que je maintenais fermement de mes mains. J’obligeai la corde à me redescendre, tandis que la cloche ponctuait mes battements de cœur et prolongeait les vibrations de mon âme. Le vacarme devenait assourdissant et couvrait les messages amoureux que je criais de plus en plus fort et avec de plus en plus d’assurance vers celle qui, les entendant de moins en moins, les comprenait de plus en plus.
Elle me fit signe d’arrêter en sautillant sur le plancher qui sous ses pieds dégageait la poussière des siècles. Je maîtrisai la corde, je freinai l’enthousiasme de la cloche.
Dans l’ultime soupir apaisé du bronze, une résonance me traversa le corps et l’âme alors qu’elle me disait « oui » avec la tête et « je t’aime » avec le coeur.
GUY TOURNAI Belgique
14 février 2009
Regardez sur cette vidéo l'extrême concentration des musiciens puis l'épanouissement de leur visage lorsque l'oeuvre jouée sous leurs doigts atteint le niveau de perfection attendue.
Laissez vous séduire par le mystère de l'Espagne en une folia ou fandango revisités avec génie par Christina Pluhar.
GUY TOURNAI BELGIQUE
Puisque l'on parle de ce sujet......
A MON POTE FRANCOIS ET A SA FEMME DANIELE, COUPLE FRANCAIS QUI S'EST EGARE CHEZ LES BELGES FIN DES ANNEES SEPTANTE (extrait de la note VOX du 2 mai 2008)
En Belgique, tu dînes à midi. Le belge ne dîne pas au restaurant ; il dîne à l’hôtel. Tu vas comprendre pourquoi tantôt. Le maître d’hôtel, il ne te demande pas ton vestiaire. Il te dit de te mettre à ton aise. Et tu te mets à ton aise, comme il te dit. Mais tu le fais surtout pas comme en France, hein ! Ensuite tu attends que l’on t’invite à t’asseoir à table. En France, on te dit « asseyez-vous » ou « assoyez-vous ». En Belgique on ne dit pas comme ça. On te dit « mettez-vous, seulement ». Alors tu te mets seulement, tu donnes une dringuelle au maître d’hôtel et tu ne regardes pas trop la monnaie que tu sors de ta sacoche.
Je te donne à pouf un menu classique en Belgique, comme FRANCOIS ET DANIELLE ils savent bien : on t’apporte d’abord un Waterzooï dans des assiettes profondes avec une cuisse de poulet et son os qui dépasse, et des carottes et des poireaux et des pommes de terre, que tu as tout dedans et que tu dois pas chipoter. Par après, on met sous ton nez des oiseaux sans tête avec de la sauce dans un poêlon, avec de la salade de blé et avec du pain français. Des oiseaux avec tête, ça tu ne peux pas avoir mais si tu n’aimes pas les oiseaux sans tête, et que tu le demandes à ta kotmadame gentiment, tu peux avoir un filet américain, des carbonnades flamandes qu’on t’apporte dans une casserole avec des maniques. Tu peux avoir aussi des chicons ou un cervelas avec de la pape, ainsi qu’un pistolet avec une plotch de beurre et une rawette de confiture ou une couque au raisins comme on donne aux enfants pour leur quatre heures à l’école. A Bruxelles, tu peux demander des ballekes, avec des frites qu’on écrase dans la sauce tomate et le picallili à la fin….
Pour étancher ta soif, on te donne une pils. ou une bonne pinte. Une pinte, c’est une bière qu’on appelle aussi un demi. Mais attention, le demi en Belgique, ça vaut un quart de la quantité en France. En Belgique, un bon belge habitué, il peut en boire huit comme ça. Mais toi le Français, si tu bois huit pintes belges, tu attrapes une douffe et tu te roules par terre comme une jouette et tu fais des cumulets.
Attention : les huit bouteilles qui avaient tes pintes dedans, tu ne les jettes pas. Tu ne les jettes pas. Ca s’appelle des vidanges. Tu donnes tes vidanges au marchand et il te donne de l’argent. Avec huit vidanges tu peux te payer encore une pinte, et ainsi de suite….
Pour ton dessert tu reçois de la maquée avec une jatte de café, du craquelin et du cramique. Pour les goulafres il y a aussi des nic-nac, des babeluttes et des cuberdons. Tu ne demandes pas de la glace, parce que le peï, surtout à Bruxelles, il va t’apporter des glaçons. Si tu veux de la glace, tu lui demandes un frisko.
Si tu es fumeur, après le repas n’appelle pas le maître d’hôtel pour qu’il te donne un cigare. Parce que chez les Belges, donner un cigare, cela veut dire « faire une réprimande ».
Si tu dois te soulager à la fin du repas pour éliminer toutes les bières que tu as bues, tu ne demandes pas au maître d’hôtel qu’il te montre où se trouvent les toilettes. Parce que tu vas te faire remarquer et les gens tout autour, ils vont rire de toi parce que tu causes pas comme eux. En Belgique on ne va pas aux toilettes mais on va à la toilette.
Quand il a bien mangé et qu’il est content, le Belge, il ne fait pas une bise ou un bisou pour lui dire merci à sa femme qui fait bien la cuisine; il lui fait une baise, ou, selon les région de Belgique, il lui fait une bonne baise ou bien il lui fait une grosse baise. Quand il amène sa moukère à l’extérieur pour qu’elle doit pas faire la cuisine à la maison, tu comprends maintenant pourquoi il va à l’hôtel et pas au restaurant : il peut faire d’une pierre deux coups. Si c’est la femme de ton pote qui a fait la cuisine, tu peux aussi lui faire une grosse baise. Mais tu le dis pas à ton pote s’il ne comprend pas le belge, parce qu’il va tout comprendre de travers et qu’il va te donner un cigare.
Moi, mon pote, il s’appelle FRANCOIS et j’ai de la chance : il comprend le Belge.
Marie-Paule et Guy vous souhaitent une bonne fête de Noël et forment des vœux pour une année 2009 pleine de réussite
23 Décembre 2008
Photo ci-dessus : cathédrale de Tournai Belgique, avec ses cinq clochers mais quatre sans cloches (ne croyez pas les Tournaisiens quand ils vous disent "quatre-cents cloches").
The picture above shows the cathedral of Tournai/Belgium, with its five towers but four without bells (don't believe the inhabitants of the town when they afford : five towers and "four hundred bells")
Explanation for our English speaking friends : the French expressions "quatre sans cloches" and "quatre-cents cloches" have the same pronounciation in French. The first expression (four without bells) is the reality. The second one (four hundred bells) is of course a joke….
SMALL TO TALL (PETIT POISSON DEVIENDRA GRAND)
Je ne possède plus mes anciennes cartes d'identité. Parole.
Mais j'ai mieux. Jugez plutôt.
ALORS QUE LA NATURE S'ENDORT, UN CHOEUR D'HOMMES VOUS REVEILLE....
1.
« Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous…… »
La prière s’égrenait depuis l’enfance, fervente au bout de ses doigts agiles.
Raymonde avait reçu lors de sa communion solennelle, le chapelet en bois de buis qui ne devait jamais la quitter de son vivant.
En ces temps reculés, le chapelet était l’expression de la foi des humbles, le support de leur espérance et le symbole de leur attachement à la religion. Il rythmait le temps, il ponctuait la vie. Il accompagnait la mort aussi.
Raymonde avait coutume de réciter à tout moment un « je vous salue Marie » pour soulager les petites misères de la vie quotidienne. Elle égrenait une dizaine silencieuse au lever par gratitude d’avoir échappé aux affres de la nuit. Une autre dizaine murmurée dans la sérénité du soir précédait le coucher pour le salut de son âme et celui de ses père et mère depuis longtemps rappelés à Dieu. Plusieurs dizaines entrecoupées d’un « Notre Père » s’écoulaient de ses doigts nerveux pendant les orages, comme pour mieux évacuer la frayeur que lui inspiraient le tonnerre et les éclairs. Lors des veillées, le pouce et l’index ensommeillés par le murmure des conversations feutrées retrouvaient soudainement leur agitation lorsque le ton montait ou que le propos s’égarait. Lors de l’office dominical enfin, peu réceptive aux incantations latines d’un officiant qui lui tournait le dos, elle débitait même plusieurs chapelets d’affilée. Elle recommandait ainsi à la Mère de Dieu, selon une comptabilité stricte et un ordre préférentiel minutieusement agencé, chacun des membres de sa famille proche et lointaine, ses voisins, ses amis, les vivants, les défunts….
Hormis ces circonstances, le pieux objet reposait au fond de la poche de son tablier, la poche gauche pour être précis, car accessible par la main le plus souvent libre. Machinalement, elle plongeait à tout moment dans ce refuge ses phalanges inquiètes pour y chercher, par le simple toucher, soulagement et réconfort.
Le chapelet fut pourtant à l’origine d’une discorde avec sa fille Céline, qui déjà femme et vivant encore sous le même toit, refusait de s’associer plus longtemps aux rituels d’un autre âge que sa mère lui imposait.
Un jour que l’exaspération était à son comble, Céline, afin de bien marquer sa détermination, rompit le chapelet aux grains de nacre qu’elle avait reçu de sa mère, le lui jeta tout démantelé à la figure et quitta la maison pour toujours.
La mère était ulcérée par ce sacrilège. Maudissant sa fille, elle rassembla les morceaux éparpillés sur le sol et les confia à la discrétion de la boîte en fer blanc décorée d’angelots rêveurs, qui contenait déjà tant de secrets, traces indélébiles des joies et des chagrins de sa vie.
Des années s’écoulèrent durant lesquelles la mère et la fille ne se côtoyèrent guère. Céline cependant ne chercha pas à soustraire sa propre fille Jeanne à l’affection de sa grand-mère, si attachée au chapelet et à sa petite fille.
2.
« Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pêcheurs, maintenant et à l’heure de notre mort… »
L’invocation s’égrenait lente et monotone comme ses dernières heures, au bout de ses doigts fatigués et noueux.
Alors que son âme la quittait dans une dernière dévotion balbutiée, le chapelet en bois de buis lui glissa des mains et tomba intact sur le sol. Jeanne, sa petite fille, le recueillit avec respect et le glissa dans la poche gauche de son tablier, qu’elle portait à la manière de sa grand-mère.
La veille des obsèques, la famille proche et les voisins se réunirent au domicile de la défunte, dont le corps reposait dans le cercueil posé sur deux tréteaux, au milieu de la pièce de devant, celle à laquelle on n’avait accès que dans de rares circonstances, celle dont les murs résonnaient encore des tragiques rebonds des grains de nacres rageusement dispersés plusieurs années auparavant.
La fille rebelle posa un regard insistant sur sa mère qui, déjà ailleurs, ne la remarquait plus. Elle tenta une parole sanglotante vers la morte dont les lèvres violacées et à jamais fermées ne donnèrent point d’écho. Elle mesura en cet instant la futilité des querelles passées et se mit à chercher intensément sur ce corps sans vie un signe de pardon ou de réconciliation, un appel à combler le douloureux vide qu’elle avait contribué à creuser.
Elle renonça finalement à la contemplation de ce visage de marbre qui se refusait à toute concession, pour chercher par le regard sur ce corps sans vie un signe porteur d’une improbable fusion de pensée.
Ses yeux embués s’attardèrent sur les mains jointes posées à même le ventre qui l’avait portée. Ces mains nues, maintenant immobiles et froides, jointes pour une ultime et muette prière, interpellèrent la fille de la défunte, comme si elles lui demandaient quelque chose. Déconcertée, Céline, pour chasser cette vision, porta son mouchoir à ses yeux. Dans l’obscurité artificiellement créée, les mains en prière poursuivirent dans l’âme ébranlée de la jeune femme leurs revendications insistantes. Surgissant d’un lointain passé avec lequel la fille avait pourtant rompu, les mains blanches reprirent vie dans la pensée recueillie. Les doigts raides retrouvèrent dans la méditation de Céline leur agilité caractéristique, déroulèrent l’instrument de prière pour en triturer chaque grain avec obstination.
« Madame, nous attendons votre permission ». Ainsi s’exprimait le maître de cérémonie des pompes funèbres qui, pressé par l’horaire, demandait l’autorisation de poser le couvercle sur le cercueil. Céline, sortant de sa torpeur, le pria évasivement d’attendre encore un peu, signifiant ainsi son souci d’accomplir un ultime devoir.
« Le chapelet », s’exclama Céline, « Elle réclame son chapelet », insista-t-elle en cherchant l’approbation des personnes présentes. Les têtes baissées lui répondirent d’un regard gêné. Une petite vieille hésitante lui tendit spontanément le sien. Céline le refusa pour se mettre fébrilement à la recherche du chapelet en bois de buis de la morte. La petite fille de la défunte plongea par réflexe dans la poche gauche de son tablier une main protectrice, comme si elle cherchait à soustraire des possibles exigences de sa mère le chapelet dont elle se voulait l’héritière.
De la fouille hâtive et désordonnée surgit la boîte aux angelots rêveurs qui suscita la curiosité de Céline. Le couvercle lui résista. Elle le força rageusement non sans laisser échapper des paroles dont l’indécence mit l’assemblée mal à l’aise. Sa main agitée fouilla fébrilement le fatras des souvenirs accumulés au milieu desquels elle crut reconnaître la pièce recherchée. Elle n’en sortit pourtant que l’objet de leur discorde. Faute d’avoir pu dans sa perquisition extraire le chapelet aux grains de buis, elle reconstitua, hâtivement et maladroitement, le chapelet aux grains de nacre qu’elle avait rageusement démantelé quelques années auparavant.
L’opération fut sommairement menée. Céline tenta d’entrelacer l’objet reconstitué dans les mains jointes de sa mère. Raides et déjà scellés pour l’éternité, les doigts refusèrent d’accueillir le chapelet aux grains de nacre. Excédée par l’échec de ses tentatives Céline abandonna sans recherche le chapelet au dessus des doigts croisés des mains en prière.
Le chapelet aux grains de nacre glissa immédiatement entre le flanc de la défunte et la paroi interne du cercueil, comme si la morte voulait ainsi manifester sa désapprobation et refuser un chapelet qui lui avait donné tant de chagrin et qui de surcroît n’était pas le sien.
Sa fille plongea une main furieuse à la recherche de l’objet. Elle l’enfourna, sans ménagement dans la cavité formée par les deux index croisés et la jointure des deux pouces.
Convaincue d’avoir accompli la volonté de la défunte, elle recula d’un pas, autorisant ainsi tacitement la fermeture du cercueil.
3.
« Ainsi soit-il »
Céline dans un sommeil agité cherchait désespérément à s’extraire du rêve qui la tourmentait.
Haletante et en sueur, elle tentait d’échapper du songe comme d’un gouffre qui l’aspirait. Elle évacua d’un geste brusque la dernière image et tenta de regagner la réalité dont elle devinait confusément qu’elle était à sa portée. Rassemblant ses forces elle ordonna à tous ses sens de se mobiliser afin de la ramener à l’état de conscience. Elle porta fébrilement sa main vers la table de nuit, à la droite du lit, pour rechercher la lampe de chevet. Elle provoqua, par une pression de l’index sur l’interrupteur, un léger bruit significatif accompagné d’une lumière diffuse. Confortée par le succès de cette manœuvre elle se redressa et à la faible lueur de la lampe, porta un regard panoramique sur son entourage immédiat. Céline se rendit compte alors qu’elle était éveillée et que son cœur battait à se rompre. Elle fit quand même un rapide inventaire du lieu et reconnu soulagée tous les objets familiers. Elle épongea la sueur de son front avec un mouchoir légèrement parfumé à l’eau de Cologne et revint définitivement à la réalité.
Ce n’était pas un cauchemar. C’était un rêve plutôt agréable même, n’étaient son caractère répétitif, chaque nuit, depuis plusieurs semaines, et l’angoisse provoquée par la difficulté de ne pouvoir s’en dégager. Sa mère récemment décédée en était systématiquement le personnage central, dans les situations de la vie courante.
Le médecin consulté à ce sujet ne vit rien d’autre qu’une réaction normale à la suite du choc provoqué par le décès de la mère : la fréquence allait s’amenuiser avec le temps. Le psychologue diagnostiqua le remords inconscient provoqué par la rupture ancienne et le désir impossible de la fille vivante de renouer avec sa mère décédée. Les sœurs de la congrégation religieuse proche se rallièrent docilement à l’avis sans audace de Monsieur le Curé tandis que l’instituteur et le notaire se réfugiaient dans leur laïcité incrédule.
Lors d’un rassemblement de famille, le jour de la Toussaint, après les vêpres, toutes les interprétations furent évoquées et décortiquées par l’assemblée présente. Une vieille tante encore très écoutée, sœur de la défunte, lança cependant une interprétation originale et inattendue. Elle prétendait que rêver d’un proche mort était un signe lancé aux vivants par le défunt tourmenté qui réclamait des prières pour le salut de son âme.
En évoquant des situations similaires, avec force gestes et exemples détaillés, elle commençait à rallier à son interprétation l’ensemble de l’auditoire dont les murmures un à un cessèrent jusqu’au silence parfait. L’effet produit par ses propos donna de l’assurance à la sœur de la défunte. Elle s’enhardit et affirma même avec autorité que les prières pour le repos de l’âme de sa sœur seraient plus efficaces si elles étaient récitées avec le chapelet en bois de buis avec lequel tout le monde l’avait vu prier. Pour mieux apprécier l’effet de ses propos sur l’assemblée muette et pendue à ses lèvres, elle dirigea ses yeux, dans un mouvement circulaire, vers ceux de chacun des membres de l’assemblée à la recherche d’une approbation. Son regard s’arrêta sur la jeune Jeanne, la petite fille de la défunte, rougissante, qui pour se rassurer plongea par réflexe une main peureuse dans la poche gauche de son tablier. Le geste ne devait pas échapper à l’acuité de la vieille tante dont l’attention fut toutefois détournée un instant par l’intervention de Céline qui, angoissée par les propos de sa tante, déclara le chapelet perdu. La vieille tante haussa les épaules et fixa à nouveau la fille de sa nièce qui d’une main lente retira de sa poche le chapelet aux grains de buis de sa grand-mère. Elle le remit d’un mouvement lent et hésitant à sa mère tremblante d’émotion qui le recueillit sans un mot, avec le respect filial et le baiser de l’amour.
Céline avait coutume de réciter à tout moment, un « je vous salue Marie », pour soulager les petites misères de la vie quotidienne. Elle égrenait une dizaine silencieuse au lever par gratitude d’avoir échappé aux affres de la nuit…..
GUY RAU
TOURNAI Belgique, le 17 novembre 2007.
Agréable « Pavane » j’ai écouté plusieurs fois. Merci ! Joël read more
on Gabriel FAURE': Pavane, Op. 50 - Paintings By "CLAUDE MONET"