Les religieuses de l’école paroissiale avaient été appelées en renfort par Monsieur le Curé, débordé en cette fin de printemps 1952, tant les enfants étaient nombreux à faire leur première communion.
Dans l’ordre de mission, figurait la préparation à la confession de l’enfance innocente, à l’issue de laquelle, pour la première fois, le pécheur en culotte courte serait confié à l’intimité et au secret du confessionnal.
Le petit Pierre attend son tour, bien sage au côté de sa mère plus à l’aise à l’usine qu’à l’église. Ecrasé par l’architecture d’un sombre bâtiment qui ne lui est pas familier, il découvre, au fur et à mesure que ses yeux s’habituent à l’obscurité, un monde inconnu surgissant des brumes bleues et des senteurs exotiques diffusées par l’encens du dernier office.
Il est inquiet, le petit Pierre car les sœurs avaient bien insisté sur l’importance qu’il y avait d’avoir une âme toute blanche avant de recevoir le petit Jésus dans son cœur. Il fallait, au risque d’un péché plus grave, dire en confession toutes les vilaines choses que l’on avait regardées ou, pire encore, que l’on avait touchées…
Il a beau réfléchir, le petit Pierre, il ne se souvient pas avoir ni regardé ni touché de vilaines choses. Les sœurs avaient pourtant bien dit que s’il oubliait le moindre péché caché dans les replis de son cœur coupable, l’âme resterait noire et qu’il serait en état de péché mortel. « Ma Mère » avait pour illustrer le propos sorti de son cartable une feuille blanche et y avait dessiné l’âme d’un trait de crayon bien maîtrisé. Avec un pinceau et de la gouache elle avait rempli rageusement l’espace censé représenter l’âme, qu’elle exhiba dégoulinant de noir au petit l’auditoire atterré. En guise de commentaire à l’illustration, « Ma Mère » annonça d’un ton tragique que si l’âme venait à mourir à ce moment là, elle n’aurait pas accès au Ciel et souffrirait pour toujours en enfer.
L’enfer, les sœurs en avaient montré des images terrifiantes. Sœur Pauline, la Mère Supérieure, possédait sur le sujet une collection d’images à couper le souffle. A leur vue les petites mains s’accrochaient à la longue robe blanche de Sœur Geneviève, qui de quelques baisers et de douces caresses tentait d’apaiser les frayeurs causées par les propos apocalyptiques de la Supérieure.
Le souvenir de cette évocation des affres de l’enfer ne suscite pourtant aucun sursaut de culpabilité chez le petit Pierre. Toujours pas le moindre souvenir d’avoir regardé ou touché ce que les sœurs elles-mêmes ne nomment pas.
« Ce n’est pas possible », pense le petit Pierre, dans la logique déjà bien saine de sa petite tête : «les sœurs avaient affirmé qu’il y avait toujours quelque chose à confesser ». D’ailleurs, n’entend-il pas les chuchotements d’Albert le fils de l’organiste agenouillé depuis plus de dix minutes dans le confessionnal ? ‘Il a dû en regarder et en toucher beaucoup, lui, de vilaines choses… »
La peur du péché mortel lentement envahit l’âme du petit Pierre qui se concentrant à nouveau, se met à la recherche des vilaines choses qu’il aurait pu commettre.
Son regard errant tombe sur le tableau « la fuite en Egypte » suspendu au dessus du confessionnal. L’âne figuré sur la peinture ressemble étrangement à celui de son grand-père. Cette furtive vision évoquant chez lui le péché enfoui, conforme au non-dit des sœurs, il décide d’en faire le thème de sa première confession.
Libérant sa menotte de la main rassurante de sa mère il se précipite vaillamment vers le confessionnal, alors qu’Albert en ressort tout contrit, la tête renfrognée, conformément aux bonnes manières que se doit d’afficher un véritable pécheur repenti.
A peine Albert a-t-il commencé à réciter tout le chapelet imposé par le confesseur que le petit Pierre sort triomphant du confessionnal, pour expédier avec l’aide de la maman, seulement un Pater et un Ave, la courte pénitence à la hauteur du péché commis.
La maman est fière de son fils, libéré bien plus vite que le fils de l’organiste, signe indéniable que le petit Pierre est plus vertueux que lui.
Convaincue du caractère anodin des péchés avoués quelques minutes auparavant par son fils, la maman de Pierre tente timidement une question : « qu’as-tu dit à Monsieur le curé ? » demande-t-elle d’un ton bienveillant. En guise de réponse, le gamin baisse les yeux et presse le pas… La maman n’insiste guère et affiche un sourire complice qui rassure l’enfant. C’est que les sœurs avaient bien dit que c’était un secret que même Monsieur le Curé ne répéterait à personne. Mais quand même, ce secret ne pourrait-il pas le dire à sa maman ? Pierre réfléchit à ce difficile cas de conscience lorsqu’ils arrivent, lui et sa maman, à la maison. En réalité, c’est la maison de sa grand-mère, qui accueille provisoirement sa fille et son gendre. Le jeune couple et l’enfant y résident pour peu de temps mais selon les règles changeantes et arbitraires imposées par celle que le papa appelle irrévérencieusement « la vieille carcasse ».
La grand-mère les attend debout sur le seuil de la porte, bien droite malgré son âge et ses jambes arquées, impatiente et curieuse de tout savoir, selon son habitude.
La question est directe et sans préambule : « qu’as-tu dit à Monsieur le Curé ? » lui demande-t-elle sur un ton qui n’autorise aucune esquive. L’enfant ne sachant que répondre lève les yeux vers sa mère qui comprenant le trouble de son fils prend le relais. « Il ne peut rien dire parce que c’est le secret de la confession », dit-elle. « Il n’a pas de secret à avoir pour sa grand-mère » rétorque l’aïeule qui déjà hausse le ton et tape du pied. Pierre connaît les colères de sa grand-mère, aussi soudaines qu’inattendues, d’autant plus virulentes que la cause est anodine. Elles font taire tout le monde, même le papa qui dans ces cas extrêmes adopte une position de repli, connaissant par cœur l’ultime réplique de sa belle-mère quand elle est à court d’argument : « je suis ici chez moi ».
« Alors ? », insiste la grand-mère. Sachant toute résistance inutile, le petit Pierre croit se tirer d’affaire avec une généralité qui, faute de détails, ne trahirait pas le secret entre Monsieur le Curé et lui : « j’ai dit à Monsieur le Curé que j’avais regardé et touché des vilaines choses ».
La grand-mère reçoit comme un coup de poing l’aveu de son petit fils. Suffoquée et délirante, elle crie sa rage et scande son indignation en répétant de sa voix éraillée : « Il a dit au curé qu’il avait regardé et touché de vilaines choses…. ». Regardant sa fille dont elle désapprouve le laxisme de l’éducation, elle l’accable de reproches : « que va penser le Curé ? », « on n’est pas des piliers d’église, mais on est propre », « tout le faubourg va bientôt le savoir »… « Et puis, c’est quoi ces vilaines choses qu’il a regardées, hein ? ».
Nelly et Amandine, les tantes du petit Pierre en visite justement ce jour là viennent au secours de leur mère. L’inquisition en jupon se met en place. Elle ne s’embarrasse pas d’avocat et écarte la maman du débat. Trois paires d’yeux vont tenter de sonder les trames obscures de l’âme du petit homme accusé bien malgré lui des pires horreurs.
La grand-mère prend la parole la première et commence par une torture douce : sa bouche édentée au sourire grimaçant susurre la promesse d’un bonbon et d’un chocolat, si l’aveu est immédiat. Pas d’effet sur cette âme bien née qui résiste à la perfidie de cette tentation. La grand-mère ne se laisse pas désarçonner et poursuit avec le classique chantage de la suppression de dessert. « Pendant un mois » précise-t-elle. Pas d’aveu. « Deux mois », renchérit Nelly. Pas d’aveu. Amandine prend le relais et parle maintenant de suppression de dîner. Pas d’effet. Agacée par cet échec elle pousse l’intimidation jusqu’à l’isolement à la cave, au pain sec et à l’eau, avec les souris et les rats. Rien ne fait. Devant la détermination du petit, la grand-mère et les deux tantes laissent échapper leur fureur et envisagent toutes trois dans une cacophonie indescriptible les moyens ultimes : la fessée, le bâton, la piqûre, le martinet, le fouet, le pensionnat….
La maman commence à trouver l’escalade dangereuse et propose à la furie de l’accusation une ultime tentative de conciliation. Elle croit pouvoir obtenir par la douceur les explications de son fils. Les trois magistrates se consultent du regard et acquiescent. Afin de lui éviter la honte de l’aveu public la maman invite son petit à lui confier le secret à voix basse, au creux de son oreille, avec la promesse qu’elle s’opposerait à tous les châtiments qui avaient été envisagés.
Le petit Pierre trouve acceptable cet arrangement qui lui évite le pire et il compte sur la compréhension de sa mère pour atténuer auprès de sa grand-mère et de ses tantes le cataclysme que risquent de déclencher ses révélations sordides.
Rassemblant tout son courage, il approche ses lèvres de l’oreille de sa mère et avoue : « c’est grand-père qui m’a dit de le faire…».
La mère dans un réflexe de surprise mêlé d’angoisse éloigne son visage pâlissant de celui de son fils et lui demande, affolée et en craignant le pire : «grand-père t’a dit de faire quoi ? ». L’interrogation de la mère émise trop bruyamment est interceptée par trois paires d’oreilles aux aguets. La révélation d’une possible complicité du grand-père donne au procès une dimension nouvelle et inattendue…
La situation se tend. Le petit fait à sa mère un signe afin qu’elle approche à nouveau son oreille. Il poursuit de sa voix la plus basse afin qu’elle échappe à la curiosité extérieure : « grand-père m’a fait regarder et compter dans la cour tous les crottins de l’âne et il m’a demandé de les ramasser avec une pelle et de les jeter dans le fumier près de l’abreuvoir ».
Et le gamin de poursuivre en sanglotant : « Maman, je n’ai jamais rien regardé ni touché de si vilain »….
GUY RAU
21 JUILLET 2007
J’étais tombé amoureux d’elle, dans les premiers mois de mes dix-huit ans timides, un dimanche de décembre qu’elle assistait à la messe, entourée de ses parents.
Formé par les bons pères à la conquête d’un idéal élevé, je vis en elle le Graal, ma quête d’absolu, une recherche semée d’embûches qu’il me faudrait combattre, par l’amour, la persévérance et le courage. Par la ruse aussi…
Pragmatique et organisé, je me fixai comme limite le 14 février 19..., pour la conquête de la belle.
C’était un défi osé car les occasions de rencontres étaient peu nombreuses, limitées à la messe dominicale, manifestation d’à peine une heure, aux rites codés, dont l’unité de lieu, de temps et d’espace ne constituait pas le théâtre idéal pour une approche amoureuse. Et pourtant….
L’église paroissiale jouxtait le pensionnat que je fréquentais, tenu par des pères franciscains qui assuraient également les offices religieux de la paroisse. Noël approchait.
Soucieux de relever le décorum de la messe de minuit prochaine, le bon père curé, organiste talentueux et titulaire de la classe que je fréquentais dans le collège tout proche, avait rassemblé à la hâte quelques hommes dévoués de la paroisse, pour constituer dans l’improvisation une chorale d’hommes. Il me pria d’en assurer la direction musicale.
Un éclair me traversa l’esprit, un trait de génie, une grâce, appelez cela comme vous voulez.
Je vis là le moyen d’arriver à mes fins amoureuses et de multiplier les rencontres nécessaires à la séduction de celle dont j’avais envisagé la conquête : « Et si on constituait plutôt une chorale mixte ? » répondis-je au père curé qui, intrigué, attendait la suite de mon argumentation. « La messe de minuit pourrait être chantée à quatre voix, on choisirait des chorals de Bach, le Messie de Haendel, des nöels traditionnels… ».
Cette première salve d’arguments fut accueillie par une réaction intriguée suivie d’une réflexion silencieuse dont je forçai le religieux à sortir, pour qu’il entende cette deuxième bordée : « Imaginez en polyphonie ‘les anges dans nos campagnes’, ‘ il est né le divin enfant ‘, ‘minuit chrétien’… ».
Le père curé ne répondait rien encore et prolongeait sa cogitation, la tête entre les mains, ses yeux plongés dans les miens, comme si, en fin connaisseur le l’âme humaine, il cherchait dans mon regard la raison cachée de mon enthousiasme. Son hésitation n’était pas étrangère à sa probable découverte de mes pensées secrètes, et, pour la faire vaciller, je lui fis remarquer que la future chorale mixte pourrait relever d’autres grands moments de la vie chrétienne, Pâques, la Pentecôte, …et même l’ordinaire de tous les dimanches : « on scinderait la chorale en deux, la chorale des filles assisterait à la messe de 8.30 heures et la chorale des garçons animerait la grand messe de 10.00 heures. ».
La messe était dite, si je puis dire. Le père curé acquiesça. La conquête pouvait commencer : prélude, fugue et variations….
Aux répétitions, comme aux exécutions, elle se tenait à quelques pas de moi, au premier rang, attentive à la note dictée par le diapason et au geste qui déclenche l’attaque de l’oeuvre.
Ce jour là, je captai son regard et de mes mains, à distance, je commandai ses lèvres, je modulai sa voix, je maîtrisai sa respiration. A mon invitation, elle s’abandonna en fermant les paupières jusque dans les plus hauts arpèges de la partition et revint apaisée sur un point d’orgue qu’elle prolongea dans mes yeux, dans l’attente de mon bon vouloir, celui de prolonger la note ou d’y mettre fin.
Je plongeai mon regard dans le sien et d’un geste sec j’arrêtai l’exécution du chant dont la magie de la dernière note dominée par sa voix se prolongea dans l’apaisement de l’écho et le tressaillement de mes sens.
Cherchant à renouveler cette sensation, j’assouvis ma gourmandise musicale et amoureuse en invoquant quelque légère imperfection dans le timbre pour inviter ma soprano préférée à se surpasser dans la répétition d’un exercice qui me ravissait et me soulevait jusqu’à l’extase.
Gourmande elle aussi des saveurs de la mélodie, elle renouvela, consentante, l’exercice avec un plaisir non dissimulé et, au prolongement de la dernière note, me donna en cadeau le charme de son sourire et la beauté de ses yeux. Son visage de madone renvoyait en sons et lumières la réponse aux imperceptibles messages amoureux de mes mains qui plus que de battre la mesure apportaient autant de caresses qu’il y avait de notes sur la partition.
La répétition terminée, et alors que les choristes se détendaient dans la salle de catéchisme, je l’invitai à m’accompagner au jubé sous le prétexte de rechercher de nouvelles partitions. Elle me suivit intriguée mais confiante dans le transept de l’église éclairé seulement par quelques vacillantes bougies qui au pied de saintes statues brûlaient le chagrin ou les espoirs de paroissiens en peine. Je la précédai en abordant l’escalier qui conduisait aux grandes orgues et au clocher. Une faible ampoule jaunâtre éclairait le vieil escalier en bois rongé par les vers. Elle projetait nos ombres sur les murs abîmés par le temps et dont les toiles d’araignées cachaient les lézardes. Les pigeons et tourterelles qui y avaient élu domicile s’envolèrent pour des perchoirs plus tranquilles.
Dans cette pénombre, je me rendis compte soudainement en me retournant, et en croisant le regard interrogatif de mon invitée que cet endroit pour moi si familier n’était peut-être pas le lieu idéal à une déclaration d’amour. Je m’arrêtai sur le palier qui menait au clocher et au dessus duquel pendaient les trois cordes qui commandaient les cloches à la mélodieuse voix de bronze que j’avais si souvent fait sonner quand j’étais enfant de chœur.
J’agrippai l’une d’elle, ma préférée, celle qui commandait la cloche des jours de joie, celle des baptêmes et des mariages. Je lui imprimai tout le poids de mon corps et de mon amour. « Que fais-tu » me dit-elle, amusée et perplexe. Je ne répondis rien et, pendu à la corde, je forçais la cloche à parler la première. Le battant frappa la paroi pour émettre un son grave mais joyeux qui couvrit la voix sans portée de mon premier et trop timide message d’amour, « Tu es fou » semblait-elle me dire en pointant son index sur sa tempe. J’acquiesçai avec un sourire, car j’étais fou en effet, fou d’amour. Le battant frappant avec plus de force fit vibrer l’autre paroi et mes sens aussi, avec plus de conviction que la première fois. Je risquai un nouveau « je t’aime » d’une voix plus assurée mais que la cloche qui commençait à s’emballer comme mon cœur, couvrait de son profond timbre de bronze. « Qu’est-ce que tu dis ? » semblait-elle me demander, avec un fou rire qu’elle réprima en portant la main à sa bouche. Elle leva ses yeux amusés qui commençaient à comprendre, vers mon corps qui quittait le sol et se soulevait, emporté par la corde que je maintenais fermement de mes mains. J’obligeai la corde à me redescendre, tandis que la cloche ponctuait mes battements de cœur et prolongeait les vibrations de mon âme. Le vacarme devenait assourdissant et couvrait les messages amoureux que je criais de plus en plus fort et avec de plus en plus d’assurance vers celle qui, les entendant de moins en moins, les comprenait de plus en plus.
Elle me fit signe d’arrêter en sautillant sur le plancher qui sous ses pieds dégageait la poussière des siècles. Je maîtrisai la corde, je freinai l’enthousiasme de la cloche.
Dans l’ultime soupir apaisé du bronze, une résonance me traversa le corps et l’âme alors qu’elle me disait « oui » avec la tête et « je t’aime » avec le coeur.
GUY TOURNAI Belgique
14 février 2009
L’ARAIGNEE DU PROPHETE
Une légende populaire et respectée dans les milieux musulmans raconte que, lors de leur exode, le prophète Mahomet et ses premiers fidèles se réfugièrent dans une grotte pour échapper à leurs ennemis.
Les fugitifs étaient à peine entrés qu’une araignée se mit à tisser sa toile sur le trou qui donnait accès à la grotte. Lorsque les poursuivants arrivèrent devant la cachette obstruée par une toile d’araignée, ils conclurent que personne n'avait pu pénétrer dans cet endroit, puisque la toile était intacte. Ils passèrent donc leur chemin et le prophète ne fut plus inquiété.
L’araignée depuis lors est considérée par l’ensemble des Musulmans comme l’amie du prophète Mahomet et des adeptes de sa religion.
Je n’imaginais pas, lorsque je quittai mon Plat Pays pour l’Algérie en 1970, que le merveilleux musulman croiserait un jour tragiquement mon chemin en terre d’Islam. Et je doute fort que les événements dont la narration troublante va suivre, soient le fait du hasard…
Après un voyage chaotique, je débarquais, jeune enseignant, avec ma femme, dans une petite ville du Sud algérien, éloignée des grands centres, pour une mission de deux années. J’avais délibérément fait ce choix, avec l’assentiment de ma jeune épouse, estimant que la coopération au développement répondait mieux à ma vison humaniste que le service militaire.
Nous allions basculer en moins de deux heures, des certitudes d’un monde citadin rationnel vers les doutes que suscitèrent à notre égard certaines pratiques obscures des campagnes algériennes de l’époque.
Le logement de fonction qui fut mis à notre disposition dans une cité construite à la hâte, à l’extérieur de la ville, répondait formellement aux dispositions du contrat. Mais il se trouvait dans un état répugnant de malpropreté auquel l’avaient abandonné les locataires indélicats qui nous avaient précédés.
Pour venir à bout de ce désordre dans l’immédiat et afin de nous décharger à l’avenir de certaines tâches domestiques, nous engageâmes une bonne, qui nous fut recommandée par des coopérants compatriotes. C’était, dans notre esprit, une façon de contribuer à l’amélioration de l’ordinaire de la population locale et une manière de l’approcher dans ses différences et ses valeurs.
Elle s’appelait Krada, prénom à consonance peu sympathique, à l’image de celle qui le portait. Elle avait un âge que rendait indéfinissable l’habit noir qui couvrait de la tête aux pieds un corps que l’on devinait élancé et bien fait. Un triangle de tissu brodé cachait la moitié inférieure d’un visage d’où émergeaient, de la partie visible, deux prunelles noires, mobiles, vitreuses et inquiètes.
Ma femme l’introduisit amicalement dans notre demeure. En guise d’accueil, je lui tendis une main de bienvenue qu’elle refusa, malgré mon insistance, d’un regard réprobateur et effrayé. Mais elle consentit, sur une invitation gestuelle de mon épouse, à se découvrir. La chevelure abondante teintée au henné se libéra du voile qu’elle retira sans grâce et se déroula sur un visage osseux, hâlé et tiré, marqué de curieux tatouages géométriques. Ses deux mains encore rouges de la teinture de ses cheveux, dénouèrent la pièce de tissu qui cachait le bas de son visage, lui aussi bariolé. Nous découvrîmes derrière ses lèvres minces qui amorçaient un sourire crispé, deux rangées de dents longues, inélégantes mais soignées, dont certaines en métal jaune. Elle ne parlait ni le français ni l’arabe. Seulement un dialecte berbère au son éraillé.
Par gestes et par bribes de mots, ma femme fit découvrir à Krada le travail quelle aurait à accomplir dans la maison et lui signifia que l’accès à notre chambre à coucher, dont elle souhaitait assurer elle-même l’entretien, ne lui était pas autorisé.
Soucieux d’améliorer la communication malgré les obstacles, nous souhaitions intégrer notre employée à notre vie, lors des moments privilégiés des repas. Nous eûmes à déplorer son refus de partager avec nous et à notre table la nourriture qu’elle nous préparait : après nous avoir servi elle se retirait dans la cuisine avec sa part, comme une esclave punie, installait le couvert à même le sol et mangeait assise par terre. Ce détail mis à part, le comportement de notre énigmatique employée nous avait donné satisfaction jusque là.
Un matin pourtant, ma femme me pria d’intervenir : la bonne refusait obstinément d’entreprendre une pièce annexe qui n’avait pas encore été aménagée. Je répétai l’ordre avec douceur, en l’appuyant de gestes significatifs. En guise de réponse, Krada, prise de peur, pointait d’un doigt tremblant les toiles d’araignée qui tapissaient abondamment les lieux. Ses yeux exprimaient la désapprobation que ses paroles incompréhensibles ne pouvaient rendre. J’éclatai de rire et je renouvelai l’ordre avec condescendance en encourageant la peureuse dans un français que l’on qualifie de « petit nègre » : « bébête pas méchante, pas piquer toi, pas te manger…. »
Mon insistance ne reçut pas l’écho attendu car aux yeux effarouchés de la femme s’ajoutait la négation du geste, l’expression de ses mains qui à la fois refusaient et imploraient. Pour renforcer son argumentation, elle criait dans les mots courts de sa langue gutturale toute la frayeur de son message.
Je commençais à perdre patience et pour me faire bien comprendre, j’empoignai moi-même une brosse que je dirigeai avec détermination vers un endroit précis du plafond. La démonstration terminée, je lui tendis avec autorité la brosse avec les poils dressés vers le haut qui retenaient les lambeaux tissés par nos hôtes indésirables…. Afin d’appuyer le geste, je donnai à ma voix un ton qui n’autorisait plus aucune réplique. Je lui mis de force la brosse entre les mains.
Elle prit la brosse, sans enthousiasme, résignée, soumise mais me lança en même temps le froid regard d’une vipère tandis que ses lèvres émettaient des mots incompréhensibles mais clairement teintés de mépris à mon égard. Je me sentis soudainement mal à l’aise comme si toute sa hargne venait de m’être inoculée par une transfusion venimeuse. Je gagnai, perturbé, le salon mais j’oubliai rapidement l’incident.
Le soir, ma femme, selon son habitude, se rendit la première dans la chambre à coucher afin d’ouvrir le lit : c’était chez elle un rite de rabattre légèrement la couverture puis de me rejoindre au salon pour m’inviter à gagner le lit conjugal.
Son invitation à la suivre avait un ton inhabituel. Inquiète à l’embrasure de la porte, elle me dit, d’une voix tremblante : « viens voir ». Je l’accompagnai, perplexe. Sur le drap, à l’endroit précis que j’occupais dans le lit, une touffe de cheveux teintés au henné s’offrait à mon regard incrédule. Les chuchotements de lointaines et obscures histoires de sorcellerie qui avaient intrigué ma jeunesse campagnarde me traversèrent l’esprit, et ébranlèrent un bref moment mes certitudes. J’évacuais mes pensées vagabondes dont je me rendis compte à cet instant que le geste qui cherchait à les effacer était la répétition d’une négation qui me valut, dix ans auparavant, la désapprobation de ma grand-mère.
Une semaine s’écoula.
Je tombai gravement malade. Loin de ma terre natale qui m’avait vu grandir en bonne santé, je me sentais soudainement mourir sur une terre étrangère au côté de ma jeune femme impuissante et désemparée. On appela le secours de la médecine et de la religion.
La médecine du bled, pressée, diagnostiqua une hépatite particulièrement virulente, souvent fatale, prescrivit sans conviction le traitement qu’elle croyait approprié, limité au moyens locaux, et prit rapidement congé pas du tout curieuse de l’évolution probable de mon état de santé. Pour se dédouaner le médecin en burnous précisa que, vu le temps d’incubation habituel du virus, il était probable que j’avais contracté la maladie en Belgique. Il me souhaita néanmoins un bon rétablissement. In Shallah…
La religion prit le temps de rester à mon chevet, en la personne d’un père blanc, missionnaire bientôt à la retraite, qui avait passé toute sa vie dans le Sud algérien. A force de côtoyer les populations rurales, il s’était enrichi de leurs croyances et avait percé les mystères de leurs coutumes.
Par précaution, le bon père recueillit en confession les turpitudes secrètes de mon âme mais ne crut pas nécessaire de m’administrer les derniers sacrements. Il me confia, sous le ton de la confidence, que mon attitude à l’égard de la bonne n’était pas étrangère à mon état de santé et, pour étayer sa thèse, il me raconta l’épisode de l’araignée et du prophète, dont je compris confusément la portée.
On frappa à la porte. Ma femme alla ouvrir et revint blême. « C’est Krada » lança-t-elle. « J’y vais », répondit le père blanc et il se dirigea avec détermination vers la porte.
Il revint, quelques minutes après s’être entretenu avec elle. Contrairement au médecin, le père me rassura avant toute chose, quant à l’évolution de ma maladie. Il insista de nouveau sur ma maladresse à l’égard de la bonne et à l’affront involontaire que je fis à sa religion, ou plutôt à sa croyance. Il poursuivit, conciliant : « Cette femme ne vous fera plus de mal mais ne lui autorisez plus l’accès de votre maison ». Et de poursuivre : « comme il n’y a qu’un seul Dieu, celui des Musulmans est, sans aucun doute le même que le vôtre. Demandez à ce Dieu le pardon pour vos offenses et pardonnez de même à ceux qui vous ont offensé ».
Les jours passèrent et je recouvrai la santé, me laissant dans une perplexité qui ne m’a jamais quitté et dont, par cette narration, je vous fais partager le trouble….
GUY RAU
4 janvier 2009
Regardez sur cette vidéo l'extrême concentration des musiciens puis l'épanouissement de leur visage lorsque l'oeuvre jouée sous leurs doigts atteint le niveau de perfection attendue.
Laissez vous séduire par le mystère de l'Espagne en une folia ou fandango revisités avec génie par Christina Pluhar.
GUY TOURNAI BELGIQUE
Puisque l'on parle de ce sujet......
A MON POTE FRANCOIS ET A SA FEMME DANIELE, COUPLE FRANCAIS QUI S'EST EGARE CHEZ LES BELGES FIN DES ANNEES SEPTANTE (extrait de la note VOX du 2 mai 2008)
En Belgique, tu dînes à midi. Le belge ne dîne pas au restaurant ; il dîne à l’hôtel. Tu vas comprendre pourquoi tantôt. Le maître d’hôtel, il ne te demande pas ton vestiaire. Il te dit de te mettre à ton aise. Et tu te mets à ton aise, comme il te dit. Mais tu le fais surtout pas comme en France, hein ! Ensuite tu attends que l’on t’invite à t’asseoir à table. En France, on te dit « asseyez-vous » ou « assoyez-vous ». En Belgique on ne dit pas comme ça. On te dit « mettez-vous, seulement ». Alors tu te mets seulement, tu donnes une dringuelle au maître d’hôtel et tu ne regardes pas trop la monnaie que tu sors de ta sacoche.
Je te donne à pouf un menu classique en Belgique, comme FRANCOIS ET DANIELLE ils savent bien : on t’apporte d’abord un Waterzooï dans des assiettes profondes avec une cuisse de poulet et son os qui dépasse, et des carottes et des poireaux et des pommes de terre, que tu as tout dedans et que tu dois pas chipoter. Par après, on met sous ton nez des oiseaux sans tête avec de la sauce dans un poêlon, avec de la salade de blé et avec du pain français. Des oiseaux avec tête, ça tu ne peux pas avoir mais si tu n’aimes pas les oiseaux sans tête, et que tu le demandes à ta kotmadame gentiment, tu peux avoir un filet américain, des carbonnades flamandes qu’on t’apporte dans une casserole avec des maniques. Tu peux avoir aussi des chicons ou un cervelas avec de la pape, ainsi qu’un pistolet avec une plotch de beurre et une rawette de confiture ou une couque au raisins comme on donne aux enfants pour leur quatre heures à l’école. A Bruxelles, tu peux demander des ballekes, avec des frites qu’on écrase dans la sauce tomate et le picallili à la fin….
Pour étancher ta soif, on te donne une pils. ou une bonne pinte. Une pinte, c’est une bière qu’on appelle aussi un demi. Mais attention, le demi en Belgique, ça vaut un quart de la quantité en France. En Belgique, un bon belge habitué, il peut en boire huit comme ça. Mais toi le Français, si tu bois huit pintes belges, tu attrapes une douffe et tu te roules par terre comme une jouette et tu fais des cumulets.
Attention : les huit bouteilles qui avaient tes pintes dedans, tu ne les jettes pas. Tu ne les jettes pas. Ca s’appelle des vidanges. Tu donnes tes vidanges au marchand et il te donne de l’argent. Avec huit vidanges tu peux te payer encore une pinte, et ainsi de suite….
Pour ton dessert tu reçois de la maquée avec une jatte de café, du craquelin et du cramique. Pour les goulafres il y a aussi des nic-nac, des babeluttes et des cuberdons. Tu ne demandes pas de la glace, parce que le peï, surtout à Bruxelles, il va t’apporter des glaçons. Si tu veux de la glace, tu lui demandes un frisko.
Si tu es fumeur, après le repas n’appelle pas le maître d’hôtel pour qu’il te donne un cigare. Parce que chez les Belges, donner un cigare, cela veut dire « faire une réprimande ».
Si tu dois te soulager à la fin du repas pour éliminer toutes les bières que tu as bues, tu ne demandes pas au maître d’hôtel qu’il te montre où se trouvent les toilettes. Parce que tu vas te faire remarquer et les gens tout autour, ils vont rire de toi parce que tu causes pas comme eux. En Belgique on ne va pas aux toilettes mais on va à la toilette.
Quand il a bien mangé et qu’il est content, le Belge, il ne fait pas une bise ou un bisou pour lui dire merci à sa femme qui fait bien la cuisine; il lui fait une baise, ou, selon les région de Belgique, il lui fait une bonne baise ou bien il lui fait une grosse baise. Quand il amène sa moukère à l’extérieur pour qu’elle doit pas faire la cuisine à la maison, tu comprends maintenant pourquoi il va à l’hôtel et pas au restaurant : il peut faire d’une pierre deux coups. Si c’est la femme de ton pote qui a fait la cuisine, tu peux aussi lui faire une grosse baise. Mais tu le dis pas à ton pote s’il ne comprend pas le belge, parce qu’il va tout comprendre de travers et qu’il va te donner un cigare.
Moi, mon pote, il s’appelle FRANCOIS et j’ai de la chance : il comprend le Belge.
Marie-Paule et Guy vous souhaitent une bonne fête de Noël et forment des vœux pour une année 2009 pleine de réussite
23 Décembre 2008
Photo ci-dessus : cathédrale de Tournai Belgique, avec ses cinq clochers mais quatre sans cloches (ne croyez pas les Tournaisiens quand ils vous disent "quatre-cents cloches").
The picture above shows the cathedral of Tournai/Belgium, with its five towers but four without bells (don't believe the inhabitants of the town when they afford : five towers and "four hundred bells")
Explanation for our English speaking friends : the French expressions "quatre sans cloches" and "quatre-cents cloches" have the same pronounciation in French. The first expression (four without bells) is the reality. The second one (four hundred bells) is of course a joke….
SMALL TO TALL (PETIT POISSON DEVIENDRA GRAND)
Je ne possède plus mes anciennes cartes d'identité. Parole.
Mais j'ai mieux. Jugez plutôt.
on BREL CHANTE LA BELGIQUE EN FLAMAND