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ALORS QUE LA NATURE S'ENDORT, UN CHOEUR D'HOMMES VOUS REVEILLE....
ENFANTS ET GIBIER, QUELLE DIFFERENCE !
Je me levai tôt en ce matin de Noël 1997, l’âme triste et le cœur lourd.
Le réveillon de Noël ne fut pas comme les autres, entaché par le souvenir du douloureux fait divers connu sous l’appellation « l’affaire Dutroux ». La naissance de l’Enfant, que nous fêtions d’habitude dans la douce intimité de notre demeure décorée, nous parut dérisoire cette année là : les lumières de Noël scintillaient sans éclat sur nos cœurs assombris et, avec la nation entière, nous portions le deuil de l’enfance martyrisée.
Deux petites filles, Julie et Melissa, avaient été enlevées, séquestrées, violées pour finalement mourir de faim et de soif dans une cachette sordide, puis enterrées comme des bêtes dans le jardin du criminel.
L’affaire fut instruite par une justice incroyablement tolérante à l’égard des dysfonctionnements de son système et particulièrement odieuse à l’égard des parents éprouvés. La population était au bord de l’insurrection. Moi aussi.
Je pris mon chien Horace et gagnai la campagne proche. Le soleil se levait et du sol gelé émergeaient les petites pousses vertes de blé d’hiver dont la lumière rasante du matin projetait l’ombre allongée. J’avançais avec précaution entre les lignes de blé afin de ne pas abîmer le travail de l’agriculteur. Je lâchai le chien et le laissai gambader à sa guise. Je marchais en songeant au calvaire des petites filles.
J’allais emprunter un chemin longeant le champ de blé que j’arpentais, quand je vis déboucher le 4x4 pétaradant du garde-chasse. Je rappelai Horace et l’obligeai à se maintenir près de moi. Le garde-chasse accéléra dans ma direction et s’arrêta, pour barrer le chemin que je comptais prendre. Il sauta de son véhicule et s’avança si précipitamment que je dû retenir par le collier mon compagnon, qui, me croyant agressé, s’apprêtait à bondir.
Je me doutais bien que le garde-chasse n’avait pas l’intention de me souhaiter une bonne fête de Noël mais là, il cherchait manifestement par son attitude provocante à faire réagir le chien pour me prendre en défaut. Je maintins fermement l’animal par le collier, car je flairais le piège. « Vous devez tenir votre chien en laisse », me lança-t-il sèchement. Je ne répondis pas, et cherchai une réplique qui ne vint pas, tant j’étais absorbé par mes pensées.
Comme je ne réagissais pas, il poursuivit : « vous devez tenir votre chien en laisse, c’est la loi et j’ai les moyens de la faire respecter car je suis un agent assermenté de l’Etat… ».
La menace arrogante à l’égard d’une faute mineure, m’éveilla brusquement et suscita en moi une froide colère que je réprimai néanmoins. Je mesurai avec dégoût et mépris cette réalité insignifiante et futile qui contrastait avec l’horreur de la souffrance irréversible. L’injustice des destins massacrés auquel le pouvoir opposait l’autosatisfaction de ses institutions impuissantes me parut flagrante.
Le garde-chasse venait de m’inspirer la réponse qu’il me fallait et je lui rétorquai sans attendre : « Quand l’Etat que vous représentez tiendra en laisse les crapules du royaume, je tiendrai en laisse mon chien qui ne fait de mal à personne ».
Cinglante, la phrase ébranla l’homme au petit pouvoir, qui sortit de la poche intérieure de son veston l’ultime argument qu’il lui restait. Il tourna de son calepin quelques pages écornées pour se donner une contenance et pointa son stylo sur une feuille vierge, prêt à verbaliser. Comme pour se justifier encore, avant de m’inviter à décliner mon identité, il ironisa : « le gibier est sous la protection de l’Etat ».
Rebondissant d’imagination, je rétorquai en le toisant : « Médiocre Etat qui protège mieux le gibier que les enfants… ».
Indifférent à ses injonctions, je poursuivis mon chemin, l’âme triste et le cœur lourd…