2 posts tagged “train”
Le wagon du train Paris Orléans dans lequel j’avais pris place en cette matinée d’octobre, s’emplissait petit à petit d’une majorité d’hommes cravatés. Tous les sièges jouxtant les fenêtres étaient très recherchés et rapidement occupés. Les derniers arrivants essoufflés se résignaient à rejoindre au hasard un fauteuil inoccupé du coté du couloir, forçant parfois le passager déjà installé à limiter ses abus de liberté, voire à évacuer son sans-gêne.
Assis au fond du wagon près d’une fenêtre embuée, je m’apprêtais à me plonger dans le livre de poche que j’avais emporté, lorsqu’une dame qui venait de monter s’arrêta juste à la hauteur de ma rangée. Comprenant vite qu’elle ne pourrait pas occuper une de ces places convoitées de tous, elle se mit à évaluer un à un ces messieurs qui, bien installés devant elle, lui tournaient le dos. Elle cherchait manifestement à définir celui dont elle deviendrait la compagne de voyage. Plongés dans la lecture indifférente d’un journal trop largement déployé, tous lui montraient les épaules de costumes bien taillés d’où émergeait pour beaucoup d’entre eux une tête à la calvitie précoce.
L’évaluation ne déboucha sur aucun choix et contraignit la voyageuse à prendre en compte les passagers à sa hauteur assis aux bonnes places, tant à sa droite qu’à sa gauche. Son regard fuyant la rangée de droite s’attarda sur celle d’en face, dont j’occupais l’emplacement près de la fenêtre.
Je compris qu’elle cherchait à s’installer près de moi et, anticipant ses intentions, je manifestai l’acceptation tacite de sa compagnie en me poussant ostensiblement vers la fenêtre. Soucieuse de bien interpréter ma pensée, elle inclina légèrement vers moi son visage asiatique. Ses yeux et ses mains exprimèrent sans équivoque une demande muette que j’interprétai comme une difficulté d’expression en langue française. Je répondis à sa manière, sans desserrer les lèvres, avec un sourire poli et une main tendue vers le siège libre à mes côtés.
La dame prit place, manifestement soulagée. Durant les contorsions qu’elle s’imposait pour se débarrasser d’un épais manteau, nos regards se croisèrent. Son visage émit un sourire que je supposais être la reconnaissance muette imposée par sa méconnaissance de la langue française. Je lui rendis le sourire et acquiesçai d’un mouvement de tête comme pour lui signifier que j’avais décodé la politesse de son message oriental. Son sourire s’effaça gracieusement au profit du regard : ses yeux jusque là mobiles se figèrent pour porter leur attention insistante sur le livre que je m’aprétais à ouvrir.
Je me plongeai intrigué dans la lecture de la version bilingue du livre de Rainer Maria Rilke, « Lettre à jeune poète » que m’avait offert récemment une amie chère qui connaissait mes propensions pour l’écriture et mon goût pour la langue allemande. J’étais intrigué en effet : ma voisine jetait régulièrement un regard furtif vers le livre qui me passionnait et dont je me détachais parfois pour me plonger dans une méditation intérieure et solitaire.
Sans doute retenus par la même réserve nous n’échangeâmes aucune parole durant le voyage. Trop de choses nous opposaient apparemment : le sexe, l’âge, la langue, le but du voyage.
Un peu avant Orléans, le train s’arrêta afin d’évacuer les voyageurs dont l’université toute proche était la destination. Ma voisine se leva et en prenant poliment congé me dit dans un français impeccable auquel je ne m’attendais pas : « vous aimez la poésie ? », « c’est rare de nos jours ! », « je vais vous faire parvenir une des mes œuvres poétiques… ». Interloqué par cette apostrophe inattendue, je balbutiai une réponse embarrassée et lui tendis ma carte de visite. Elle me remit la sienne et me lança un signe d’adieu.
Quelques jours plus tard, je reçus un courriel de Madame Thanh-Vân TON-THAT, Maître de conférence – Lettres modernes, de l’Université d’Orléans qui me faisait parvenir sous format PDF un de ses recueils de poésie en langue française.
Je lus avec respect et humilité les vers par lesquels ma voisine de train me donnait une magistrale leçon de Français et d’humanité, avec une approche que n’aurait pas reniée Rainer Maria Rilke….
illustration : tableau de DELVAUX "la solitude"
Note : dans l' article ci-dessous, je livre à mes lecteurs, avec l’aimable permission de l’auteur, Madame Thanh-Vân TON-THAT, un extrait de l’œuvre poétique qu’elle m’a aimablement fait parvenir.
Deux ombres qui s’étreignent
Au bout du quai de brouillard
Les lumières frissonnent
La lune se repeigne
Avec l’air un peu hagard
D’un très vieux téléphone
Les rails qui se dérouillent
Feront des noeuds de ferraille
Pour attacher nos mains
Mon coeur part en citrouille
Les nuits couleur de muraille
Quand j’ai raté mon train
Avec l’aimable autorisation de l’auteur, Madame Thanh-Vân TON-THAT
Photo empruntée sur le site http://jmorer.hautetfort.com/archive/2007/04/index.html